Économie et systèmes techniques – par Jacques Fradin

CNES RTE

ÉCONOMIE ET SYSTÈMES TECHNIQUES

La colonisation durable (continue, ininterrompue).

I. INTRODUCTION

- Quel rapport existe-t-il entre l’économie, son développement & les grands systèmes techniques (ou les infrastructures) ?

Il est essentiel de voir que l’économie est envisagée, par les économistes (dominants, néoclassiques) eux-mêmes, comme une sorte de « super système technique ». Il n’est jamais parlé de « capitalisme » ou même de « finance dominante », rien de ce qui peut être analysé “politiquement” ; l’économie est et n’est que « technique », universelle. L’économie est quelque chose où s’organise l’ensemble des systèmes techniques, systèmes a priori disparates ou isolés. L’économie s’occuperait donc du “matériel”, du concret de la production. Cette économie serait donc une collection d’activités, d’activités d’ingénieurs de production. Il faut immédiatement introduire ce personnage central, l’ingénieur, qui unifie l’économique et les techniques. Et les unifie par l’intermédiaire de calculs. Nous allons entrer dans le monde des calculs (techniques et économiques) et dans le monde des calculateurs ou programmateurs, les ingénieurs. L’ingénieur est présenté comme une sorte de physicien ou de mathématicien, mais avec un esprit résolument “pratique”, voire conquérant.

N’oublions jamais que les premiers ingénieurs (les génies) sont des experts militaires, des géomètres et des calculateurs, surtout à partir de problèmes militaires. Immédiatement, sous leur regard, le monde est transformé en épure géométrique. La révolution galiléenne, la révolution de l’abstraction géométrique, est une révolution d’ingénieurs et de calculateurs. On peut ici commencer par relire le vieil Alexandre KOYRÉ, Du monde clos à l’univers infini, pour se plonger dans le bain décapant de la « modernité ».

- Partons donc de l’économie envisagée comme super système technique (méta-technique) et assurant l’unité des systèmes disparates. Comment définir cette unité ? Et quelle est la place de l’ingénieur (polytechnicien) dans cette unification ?

Le grand objectif est celui de l’unification, de l’unité. C’est, bien sûr, un objectif politique : l’unification de la maison (oikos) royale, qui a donné tant de peine au souverain. Mais au 18ème siècle cet objectif mute ; tout en restant politique, son contenu change ; si l’on veut, c’est la politique qui change d’apparence (pour devenir économie politique). L’objectif de l’unification se transforme en construction économique, la constitution (forcée et autoritaire) du Grand Marché. Désormais, le royaume sera unifié par « le marché ». Qu’est-ce que ce « marché » ? Un autre nom pour l’économie. C’est-à-dire pour la mise en relation des éléments productifs, techniques, locaux. La production devient production POUR le marché. L’économie (de marché) est l’interrelation générale de tous les éléments productifs dispersés. On doit toujours pouvoir « trouver sur le marché » ce qui est nécessaire aux activités techniques.

L’économie est donc toujours à la fois centralisée & décentralisée.

Ce qui est centralisé est le cadre structurel, le cadre du calcul, de la comptabilité, du monétaire. Par exemple, il doit y avoir un plan comptable uniforme, comme il y a des mesures physiques universelles.

De nos jours, nous sommes envahis par les normes et la normalisation et la normalisation des normes. Tous pestent contre ce normativisme (et la bureaucratie qui va avec). Je ne rentrerai pas dans le détail de cette “normalisation géométrique”, du calcul universel, des évaluations englobantes (voire totalitaires), de l’utilisation massive des systèmes de prix (par la généralisation des péages). C’est cette centralisation uniformisation qui autorise la décentralisation. Car la décentralisation est toujours encadrée ; c’est un élément parmi d’autres du projet d’unification (par l’économie). Il s’agit de lier les sous-systèmes particuliers tout en les « laissant aller » par eux-mêmes (autonomie), mais dans le cadre impératif défini. Ainsi l’informatisation générale n’est qu’une nouvelle étape de cette centralisation, de cet encadrement (par des normes, des méthodes communes) qui permet le « laisser faire », bien dirigé ou canalisé.

Maintenant arrivons aux acteurs. Au 18ème siècle, puis au 19ème, dès le début, le saint simonisme, le personnage de l’ingénieur (d’abord militaire) devient central. Il cumule diverse facettes : le calculateur géomètre, l’expert scientifique, le maître des circulations, le concepteur de réseaux, l’entrepreneur innovant, le génie créateur (pensons à l’aviation), le grand capitaine d’industrie. L’histoire du chemin de fer et des réseaux de circulation est l’histoire des ingénieurs. Nous nous retrouvons donc à examiner ce que l’on a nommé la technostructure, qui est toujours une technostructure économique. L’ère des managers, des évaluateurs, des formalisateurs, etc. est loin d’être passée. On découvre alors (par l’ingénieur) le lien intime entre l’économie et la technique. Ce lien est le calcul, la calculabilité générale présentée comme « progrès scientifique ». C’est sur la base des calculs locaux d’ingénieurs que les techniques parcellaires sont intégrées en un grand tout technologique.

outils ingénieur

Du reste les économistes dominants, néoclassiques, qui sont des ingénieurs, considèrent les prix, les variables globales d’évaluation à la base du système numérique de l’interrelation des techniques, uniquement comme des prix physiques (des quantités physiques). Des « prix réels », réel au sens économiste de matériel physique. Pour ces économistes, la monnaie n’est qu’une méthode, encore physique, d’unification des éléments matériels. L’économie est pensée, par l’économique néoclassique, uniquement en termes « matériels ». Et, donc, se révèle être le domaine des ingénieurs.

L’ingénieur est celui qui, à partir de calculs techniques spécifiques (d’épures pour fabriquer une machine à emballer les yaourts, par exemple) est capable de “transcender” ces calculs locaux pour les transformer en calculs économiques de rentabilité. Par exemple, comment lier le rendement énergétique (disons thermique) et la rentabilité économique (le profit monétaire) ? Il y aurait beaucoup à dire sur cette question du rapport “rendement thermique” / “rentabilité économique”, question qui engage les relations écologie / économie (nous parlerons de l’économie écologique).

- Peut-on un peu développer cette question du rapport entre « rendement » (thermique) et « rentabilité » ou efficacité économique ?

Nous allons, pour répondre, être obligé d’introduire (un tout petit peu) ce que l’on nomme « économie écologique », en en restant à sa variante dite « bioéconomie » (terme de Georgescu Roegen).

Cette (dite) économie écologique ou bioéconomie peut se développer comme ce qui est nommé « l’économie du carbone », une formalisation économique des processus de transformation de la chaleur. Il s’agit simplement de l’économie des ressources énergétiques et de leur usage de puissance ou pour la puissance (militaire, nationale, etc.). Spécifiquement, pour ce qui est appelé économie du carbone, il s’agit de gérer la grande machine thermique utilisant l’énergie à des fins productives, pour la puissance.

Notons le glissement : le lien énergie (source) puissance (résultat) peut être examiné en termes physiques ou en termes économiques, ces derniers surdéterminant les premiers.

On voit alors facilement le lien qui est posé entre la thermodynamique, la science des machines thermiques, qui calcule (depuis Carnot) le rendement des machines à feu (ou à chaleur) et l’économie envisagée comme grande machine de puissance. Nous passons, insensiblement des techniques spécifiques, comme la vieille machine à vapeur de traction (pour voies ferrées), à un système technique, plus global, comme le réseau ferroviaire, puis à l’économie (locale, nationale ou plus) considérée comme super système technique (de génération de puissance par rassemblement systématisation des techniques spécifiques). On passe du technique à l’économique en intégrant un ensemble d’éléments a priori sans rapport les uns aux autres. C’est du reste ce que fait toujours l’économie : unifier des éléments séparés, les homogénéiser, les rendre comparables puis calculables ou composables (selon le principe militaire : l’union fait la force).

On a donc un glissement (irréfléchi) des calculs physiques (le rendement thermique de la machine à vapeur, qui est déjà un système) à des calculs économiques (la rentabilité de systèmes de systèmes). Pour des raisons d’unité, l’économie envisagée comme super machine thermique (machine de consumation d’énergie) est soumise au calcul centralisé de la rentabilité monétaire. Mais ce calcul monétaire (la comptabilité d’ensemble) est supposé « représenter » le calcul physique (thermodynamique) sous-jacent (et impossible pour un tel méga système !). Ainsi la rentabilité (le profit) est supposée exprimer toute l’efficacité physique.

Les économistes (les ingénieurs) s’enorgueillissent de détenir un tel « indicateur » unique & simple de la puissance !

Bien entendu, comme nous l’avons déjà vu :

(1) Ceci exige une homogénéisation identification des « acteurs » définis uniquement comme agents rationnels calculables géométriques (et cette dé-finition est une exclusion des « irrationnels »).

(2) Cette définition réduction est toujours une destruction par colonisation, une « constitution violente », puisque les hypothèses faites pour la détermination sont des hypothèses normatives, des canalisations politiques constituantes d’un certain état virtuel ou imaginaire qui s’impose comme réalité dominante.

Ce qui est important n’est pas tant le calcul (qui n’est qu’un effet) que les conditions (hypothèses) politiques qui permettent le calcul.

L’idée de superposition entre le calcul thermodynamique du rendement et le calcul macroéconomique de la rentabilité (du profit) exprime quelque chose de très important : le projet de constituer la société comme une machine. De transformer la société en un ordre, mécanique ou thermodynamique peu importe, qui serait ouvert, transparent, dont on connaîtrait toutes les lois de fonctionnement et qui serait finalement programmable.

Projets, programmes, calculs de prévisions, grandes comptabilités, etc., voilà tout ce qui semble donner un sens « scientifique » aux interventions musclées.

Rajoutons quelques éléments (brefs) d’analyse de cette « économie carbone » ou de cet hybride thermodynamique économique (la bioéconomie sous domination comptable monétaire).

La question centrale est toujours la même. La question est d’associer le marché (l’économie) et le système technique ou l’image thermodynamique (globale) de la production. Pour aller plus vite, nommons « grande machine » ce système technique économique politique indistinctement.

La grande machine (la grande nation « mercantiliste ») utilise de l’énergie pour générer de la puissance ; c’est une machine à feu, à puissance de feu.

Elle consume, détruit, les sources d’énergie, les ressources primaires, et, en même temps qu’elle produit du « mouvement », de la circulation, du déplacement, elle génère d’énormes déchets (le rendement n’est jamais égal à 1), essentiellement de la chaleur inutile ou des sources de chaleur inutilisables (l’échauffement du moteur qui agit comme de la radioactivité transmise). Aucune machine n’atteint le rendement (maximal) = 1, même si la machine est rentable économiquement ! D’où les pertes, pour ce qui nous intéresse de la chaleur inutilisable voire néfaste, disons de la pollution. L’amélioration du rendement est un problème technique d’ingénieur. Peut-on alors associer ce rendement et son amélioration à un profit, également en augmentation et source de croissance ?

Comment, par exemple, confectionner une « économie verte » profitable ? Pour l’économiste, la réponse est évidente. Il faut fabriquer « le grand marché », la forme économique de la grande machine. Mais fabriquer du marché, qu’est-ce que cela implique ?

D’abord l’interdiction de l’accès gratuit (non tarifé) aux divers éléments du système, ce que l’on nomme marchandisation générale. Soit par l’appropriation commerciale privée, soit par la tarification administrative (calculée dans les bureaux des économistes en mimant le jeu de l’appropriation privée, en mimant le marché). Par exemple, on peut donner un prix au carbone rejeté en construisant une bourse spécifique. Puis en établissant de grands registres, de grandes comptabilités. Le tout exprimé monétairement (les prix ou cours de bourse et le contenu des livres comptables).

À partir de ce schéma comptable numérique complet, on peut développer ce que l’on nomme des « compensations » (compensations carbone), soit dire des échanges virtuels évalués monétairement.

On sait que les chambres de compensation sont des éléments clés du système bancaire (le système bureaucratique qui gère l’ensemble des comptabilités). Ces éléments sont transférés au marché du carbone, c’est-à-dire au système de comptabilité global des opérations énergétiques mesurées en unités carbone (tonnes équivalent pétrole ou autres calories).

marché carbone

Précisons juste un peu.

Un « pollueur » peut acheter « des indulgences » en échangeant (en compensant) un terme négatif, sa pollution évaluée ou permise (les permis de polluer), contre un terme symétrique positif de même valeur (une reforestation bidon en Afrique, etc.). Ce qui importe est le réseau des échanges, la comptabilité, l’évaluation, la mesure. On sait que tous ces marchés achoppent rapidement sur des questions de mesure. Il n’y a pas de compensation sans comptabilité, sans monnaie ni mesure. Nous ne rentrerons pas dans le détail (de mesure, comptable, bancaire) des fameux « droits à polluer ». Retenons simplement que la pollution est transformée en activité économique mesurable… et rentable ! Qu’elle peut alors faire l’objet de transactions sur un marché (une bourse organisée spécialement – le néomarché des droits à polluer). La pollution, le déchet de l’économie carbone, devient un titre de propriété, un titre boursier négociable.

On ne saurait mieux illustrer la fusion du physique et de l’économique. Où le rendement inférieur à 1 se convertit en profit supérieur à 1 ! Magie de l’économie !

- Comment s’effectue cette “fusion” du physique et de l’économique ?

Je ne prendrai qu’un exemple, qui sera développé plus loin. L’exemple des dites « fonction de production », un des éléments clés de la dogmatique économique néoclassique. À partir de Pareto, fin du 19ème, l’économique néoclassique est totalement prise en main par les ingénieurs. Elle devient leur discours de soutien, à la fois d’orientation et de légitimation.

On ne doit surtout pas dire que cette (science) économique décrit le monde (serait une théorie descriptive de l’économie). C’est l’élément le plus formel d’un projet politique (celui de l’unification par l’économie). L’économique produit génère des actions (politiques) et sert de justificatif (du style : la science dit que). La reconfiguration du monde qui est tentée ainsi implique le recours à la force légitimée (nous y reviendrons).

Ce discours performatif est, en fait, une déclaration de guerre.

Bien sûr, il y a déjà des exemples de cette prise en main, antérieurement à cette toute fin du 19ème. La thermodynamique de Carnot est de l’économique plantée au cœur de la physique et qui transforme cette physique en activité industrielle ; l’idée d’utilité (qui est économique) remodèle la physique. Toute la science (industrielle) des ingénieurs français, au long cours de 19ème siècle, est prémonitoire. Le saint simonisme, puis l’activité du « corps des Ponts » est à l’origine de la pensée économique de la planification.

Il serait intéressant d’examiner cette spécificité bien française de l’ingénieur gestionnaire et constructeur des infrastructures (routes, voies ferrées, réseaux électriques, réseaux de télécommunications). Cette spécificité est le centralisme qui se marie avec le systémique (la synergétique).

Revenons aux fonctions de production. Dans l’optique d’une économique physique “matérialiste”, la production est décrite comme un système de transformations chimico-physiques du style : x tonnes de fer + y tonnes de charbon = z tonnes d’acier, etc. Les équations de la production.

La normalisation économique, l’évaluation de toutes les variables en termes comptables monétaires permet de définir la fonction de production comme une représentation technico-économique (unifiée) de l’entreprise (productive) et également, c’est le plus important, d’assurer la comparabilité générale des productions disparates. On peut alors calculer, par “agrégation”, par addition simple, une fonction de production macroscopique pour l’économie entière.

Une nation est ainsi définie comme un grand processus productif. Un processus unifié par une comptabilité nationale. Et, encore une fois, ce qui est essentiel est la possibilité de l’unification globale à partir des éléments locaux, ce que les économistes nomment « agrégation », les agrégats macroéconomiques.On peut alors parler de « l’entreprise France » ou de toute autre entité “agrégée”, la production d’un espace régional, par exemple. La société est transformée en une vaste usine (l’usine universelle). Et tout ce qui concerne cette société est ramené à une fonction usinière (la fonction de production).

C’est dans ce cadre économico-physique que « l’exploitation » de toutes les ressources (humaines ou naturelles) peut être envisagée de manière détachée, indifférente, comme à distance (la distance qu’introduit le calcul).

- En quoi cette “fusion” de l’économique et du technique est-elle l’effet du grand projet politique, mais par l’économique, de l’unification ? Comment lier unification (royale) et circulation (laisser passer) ? Comment interpréter la propagande (massive) pour « le grand marché » ?

Je peux reprendre ce que j’ai dit sur les rapports entre centralisation et décentralisation (plan & marché).

La décentralisation n’est concevable que dans un cadre préalablement unifié centralisé. Si l’on veut il y a une succession : centralisation d’abord, puis, lorsque les comportements sont bien disciplinés, décentralisation, ensuite. La décentralisation (déconcentration plutôt) n’est que le simulacre de l’autonomie ; ou n’est de l’autonomie qu’une fois les « autonomes » incapables d’autonomie ! Ce pourquoi de véritables accès d’autonomie (lors de mouvements politiques se produisant en dehors des (fameuses) normes, ici parlementaristes), de tels mouvements sont pourchassés avec violence.

Nous avons donc, historiquement, une succession de vagues de centralisation, puis de décentralisation, puis de recentralisation, etc. Sur des terrains différents mais qui, peu à peu, recouvrent l’ensemble de l’espace politique. Or le cadre unifié est le cadre comptable calculatoire de l’évaluation totale ; c’est le cadre monétaire.

Tout le monde est sommé de compter, calculer, « donner ses raisons », proposer ses programmes, etc. Le grand ordre de la police (économique) est : présentez votre projet et justifiez-le économiquement !

Le despotisme s’appuie sur la dictature de la raison (= calcul) économique.

Alors, les fonctions de production (dont je viens de parler) sont une formalisation possible de ce lien central-local. Acceptables car formalisation.

Le grand problème de la planification (soulevé entre 1880 et 1930 – dont découle la cybernétique, après 1930) a été celui de l’intégration systémique des actions (dites) “autonomes”, mais bien encadrées.

Ce que l’on nomme “circulation” (aussi bien économique, comptable ou financière que physique ou “réelle” au sens des économistes) n’a de sens que dans un espace unifié, uniformisé, arasé, aplati, etc.

Il ne peut y avoir d’économie sans un espace unifié par une stratification complexe de normes ou de règles. Et c’est là que se tient l’innovation du despotisme « libéral » : la “liberté” de circulation (ou du commerce, etc.) n’a de sens que dans un domaine colonisé et pacifié, ou tous les “agents” sont définis par une même servitude (la fameuse liberté des modernes !). Le souverain est parfaitement apte à accepter cette “liberté” (si canalisée) dès qu’elle lui assure un « domaine » (oikos) sécurisé.

Cet espace homogène sécurisé se nomme « grand marché ».

Le marché, c’est là où « tout marche » et marche d’un même pas (économique et dit rationnel – toujours le calcul), où tout fonctionne (d’où les fonctions de production), où tout tourne et circule. L’économie tente de réaliser la physique des déplacements sans frottement !

Le martèlement de l’idée de « marché » (l’Europe comme grand marché) fait partie de la propagande la plus “ancestrale” pour l’unité (du royaume). Elle fait partie des commandements pour obtenir la (nouvelle) conformité et former des conformistes (enrichissez-vous).

Et il est plus joli, plus soft, de parler de « construction du marché » que de parler (de ce qui est nécessité préalable) de la « discipline du marché », du formatage des comportements. Derrière le discours pseudo technicien se cache une puissance haineuse, celle qui fomente les nouvelles servitudes, les nouvelles disciplines, toujours plus intrusives ; car il s’agit d’obtenir, finalement, un peuple de cyborgs fonctionnels.

Ajoutons quelques mots sur cette politique, cette discipline qui est une forme générale de pillage (étendue à l’humain), de colonialisme et d’extractivisme, soit dire d’exploitation de toutes les ressources naturelles, énergétiques et humaines, tant physiques que psychologiques. Pour bien insister, il faut dire : toute « construction d’un néomarché », comme le marché des droits à polluer ou comme la bourse des échanges (compensations) d’émissions carbone, toute institution d’un tel marché est une opération de colonisation, une campagne coloniale.

Si l’on voulait développer, un peu, la chose, il faudrait introduire deux idées :

Le pillage des ressources, le pillage de l’Afrique par exemple, et l’extractivisme (l’exploitation par arraisonnement).

Comme le premier est bien connu, ne regardons que le deuxième.

éoliennes mexique

L’extractivisme est un élément de la colonisation progressive qui, comme cette colonisation, doit être entendu en un sens large.

Comme on peut coloniser des territoires ou des humains (la fameuse « modernisation » qui se modernise sans cesse est une opération coloniale de « redressement » des insensés sauvages), l’extractivisme s’étend des ressources (l’extraction minière au sens restreint technique) aux systèmes sociaux remodelés, reconstitués de telle manière qu’ils supportent au mieux l’économie et permettent, ainsi redéfinis, de générer la rentabilité maximum. On retrouve toujours le glissement du technique à l’économique.

Un système technique politique « extractiviste » est un système social économique où tout est envisagé en termes de puissance ou en termes économiques. L’extractivisme est un regard, d’abord géologique (voir les ressources dans le paysage) puis technologique (toujours penser en termes d’efficacité) et finalement politique (chercher en chaque chose la puissance).

Si l’on veut l’extraction correspond à une exploitation généralisée (dont le sens marxiste d’exploitation de l’homme n’est qu’un élément) qui passe par une formalisation complète, une inscription totale dans des graphes ou des comptes. Ce que l’on peut nommer arraisonnement, et que nous proposons d’analyser comme « taylorisme politique ».

- Circuits économiques, circuits politiques et réseaux techniques sont donc entremêlés ?

J’ai parlé de “fusion”. On pourrait encore parler de superposition.

Sans entrer dans la lourde question de la définition de « la société » comme “bricolage”, comme architecture “post-moderne”, il est nécessaire d’affirmer qu’un ordre social politique exige une « complexité » (pour se rendre invisible ou incompréhensible), un entrecroisement de structures. La fusion ou la superposition, dont je parle, est un bloc de structures entrecroisées (il en faut d’autres pour faire tenir le tout, comme la propagande publicité ou, plus analysé, la religion civile du despotisme économique).

Un réseau technique (avec son “utilité” technique) qui ne serait pas un circuit économique (générant du profit) ne pourrait se déployer.

Mais, à l’envers, il n’y a pas de circuit de valeur (ou de profit comptable) sans une quelconque “incarnation” (physique), cette “incarnation” dût-elle être un pur simulacre (ou peut vendre du vent !). Néanmoins le produit physique (« la marchandise ») n’est qu’un support occasionnel (l’objet d’une mode, par exemple, ou l’objet d’une frénésie fabriquée).

Reprenons le nouage : les calculs techniques sont toujours “surdéterminés” par des calculs économiques. La (dite) surdétermination étant rendue possible parce que nous restons dans un monde de calculs ; on passe d’une calculabilité à une autre ; et les deux peuvent être concurrentes ! La notion néoclassique de fonction de production n’est qu’une formalisation particulière (irréflexive) de cette “surdétermination”. Si nous déplaçons de la fin du 19ème (l’âge de l’invention des fonctions de production, toujours Pareto) vers le milieu du 20ème, disons entre 1930 et 1960, la planification, la programmation, la recherche opérationnelle (bref la cybernétique concrète) font un usage extensif de ces fonctions, en les travaillant, en les modifiant.

L’une des grandes formes de ces fonctions, résultat des études économiques pour la planification soviétique, est le TEI, tableau d’échanges interindustriels, les fameuses fonctions de production de Leontief.

L’examen détaillé d’un TEI, ou d’un autre programme économique quelconque, montrerait cette superposition du physique et de l’économique.

Parlons alors de la thermodynamique (de la “bioéconomie”). On pourrait dire que la thermodynamique est de la physique (radicalement) transformée par l’économique. Ici je renverrai à Nicholas Georgescu-Roegen (NGR dans la suite). NGR est bien connu comme un des “prophètes” de la décroissance (conviviale ? ou économiste ?). Mais avant d’en arriver là (à l’éveil bouddhiste) et POUR en arriver là, il fut un “grand économiste” reconnu (même cas de figure pour A. K. Sen).

Un texte majeur (de NGR) de 1967, Analytical Economics, est préfacé par l’ingénieur économiste nobélisé Paul A. Samuelson ; ce texte est, du reste, essentiellement consacré à la question de la mesure ou de la valeur (c’est un des grands textes sur cette épineuse question).

Le texte (de NGR) sur la transformation (économique) de la thermodynamique, NGR inventant une nouvelle loi de la thermodynamique, loi plus directement économique, ce texte de 1971, The Entropy Law and the Economic Process, est encore un texte sur la mesure valeur, les fonctions de production (et l’homogénéisation qu’elles impliquent) et les tableaux économiques.

La traduction française (partielle) de cet ouvrage, qui est également un recueil d’autres textes sur l’entropie (lire annexe I, source des textes, pp. 201-202) masque la nature mathématique (appliquée), en termes de sciences de l’ingénieur, de l’ouvrage originel. Le titre français, La Décroissance, est sans rapport avec le titre de l’ouvrage initial et participe d’une opération de blanchiment (verdissement) visant à effacer la nature technocratique de cette pensée économique de l’entropie, de cette fusion thermodynamique économique.

Car c’est à partir d’un point de vue économique, calculateur, que NGR arrive à la « décroissance ». Il ne sort pas de la « rareté », des « limitations », bref « des économies » (au sens le plus vulgaire).

Les textes de NGR sont des textes technico-économiques, technocrates souvent (position de l’expert savant) et qui, jamais, n’arrivent à l’analyse politique de l’économie. La réflexivité est totalement absente ; NGR fonce dans le tunnel de l’économie (et des économies).

NGR parle sans cesse de calcul, d’évaluation (regarder les appendices mathématiques du second ouvrage cité, mais uniquement dans sa version américaine – ces appendices ont disparu dans la traduction !), de fonctions, etc. Jamais de ce que couvre cache le calcul.

En un sens NGR est en recul par rapport aux Physiocrates, qui, eux, voyaient clairement l’économie comme un type particulier de politique (de gouvernementalité) ou de domination. Et, encore, chez NGR l’analyse technique amène à négliger l’essentiel, la colonisation interne.

Puis lisons le traité d’Économie Écologique de Gonzague Pillet, Georg, Genève, 1993, pour voir, in situ, la “fusion” de l’économie et de l’écologie.

La bibliothèque de “l’économie écologique” étant désormais (2015) d’une taille écrasante – à la mode de chez nous.

En tirant, au hasard, dans cette bibliothèque, n’importe quel ouvrage, même le plus hideux, on retrouvera nos fonctions de production. Et donc l’absorption de “l’écologie” par l’économie (la fameuse économie verdie qui, donc, possède sa bibliothèque dogmatique).

- Y a-t-il des exemples “réalisés” de cette superposition fusion physique économique ou écologie économie ?

La domination de l’économie comme nouveau système politique de réunification s’exprime au mieux à travers les infrastructures (mais c’est du romain !) ou à travers les grands réseaux. Le prototype étant le réseau des chemins de fer.

Cet exemple est indépassable. Tout grand réseau s’analyse dans les mêmes termes (que l’analyse des chemins de fer).

 carte réseau ferré 1910-1930

Le grand théoricien du capitalisme industriel, Alfred Chandler, théoricien du “capitalisme managérial” ou du capitalisme organisé (toujours planifié sous l’autorité de l’État créateur de marchés et du marché unifié – le planisme avant, le néolibéralisme aujourd’hui) a déployé toute son analyse sur la base d’une étude historique fine du développement des infrastructures ferroviaires, depuis les études d’ingénieurs jusqu’à la spéculation bancaire (les Enron du chemin de fer !).

Son analyse vaut pour tous les autres réseaux.

Posons le problème général (des réseaux) : comment comprendre le lien entre l’innovation technique, le déploiement “matériel” du réseau et la spéculation qui l’entoure ? On connaît la réponse générique : c’est la question du marché, l’innovation doit trouver son marché et pour se développer doit “anticiper” sur son résultat, d’où la spéculation inéluctable. Mais cette réponse est trop faible : elle imagine que la technique (l’innovation) et l’économie coexistent côte à côte dans une sorte de division du travail. Cependant, comme nous avons tenté de l’expliquer, l’économie pénètre dès l’origine le calcul technique. La technique est préformée par l’économie, disons par le résultat économique. Il n’existe pas d’innovation désintéressée, sauf dans la légende pasteurienne (et pasteurisée).

Et le véritable problème n’est pas abordé : celui du marché comme méthode politique de disciplinarisation.

Pour densifier les propos : la spéculation est un type spécifique d’action ou de comportement, le prototype de l’action économique (la mise de toute chose en compte, la prise en compte, l’emprisonnement comptable) ; c’est ce type de comportement que le souverain cherche à propager (pour des raisons de “sûreté” : le spéculateur respecte “les règles du jeu”) comme méthode de dépolitisation ; soumettre l’innovation à la spéculation est la meilleure recette de la normalisation, quitte à accepter les dérives “irrationnelles” de cette spéculation, mais dérives supportables (cf. Le Loup de Wall Street et le délire spéculatif).

Regardons les réseaux :

Réseau électrique : se souvenir d’Enron ; Réseau téléphonique, se souvenir de Free (et de Niel) ; Réseau internet, se souvenir de la “bulle internet”.

Une greffe du marché sur le réseau technique : Enron est un trader en électricité qui utilise son statut de gestionnaire économique du réseau pour spéculer ; Free est un trader en téléphone qui achète vend des paquets de transmissions (qu’il ne produit pas) – nous retrouvons ici la grave question de la concentration, de l’inégalité, des gros acheteurs, des centrales d’achat, etc.

Chaque fois la même analyse (celle de Chandler).

En termes de fusion ou d’absorption de l’innovation technique par le calcul économique. Qui, à chaque fois, masque la constitution politique d’un agent économique « adapté ». Comme les geeks et autres races de technophiles. La justification de « l’utilité », puis du bien-être collectif, apparaît chaque fois.

Sans discussion, ni débat.

Imposée d’en haut.

Technocratiquement.

Puisqu’il est interdit de débattre sur « les fins », sur les consommations, les productions, etc. Le tout avec les roulements de tambours, l’avalanche de propagande et de publicité joyeuse.

von neumann

Si l’on veut rentrer un peu plus dans les détails, il faudrait analyser l’exemple paradigmatique du lien entre l’informatique et la comptabilité – avec ses machines de bureau, les ordinateurs calculateurs IBM.

Si l’informatique est calcul et manipulation de données (statistiques), c’est la comptabilité qui a produit le socle calculable. Mais comme rapidement la comptabilité a été dominée par ses données, ses enregistrements (à valeur juridique), ses dossiers envahissants, et après avoir poussé une certaine arithmétique, a motivé les inventeurs de « calculateurs » (de comptables automatiques). Un ordinateur (computer) est d’abord une machine comptable automatique (données à saisir, dossiers pour classer, calculs).

Quant à l’idée de réseau (internet) elle découle évidemment de l’interconnexion comptable, de l’interrelation générale (« le marché ») qui définit la comptabilité (les achats et les ventes étant des transactions transferts ENTRE des sites productifs séparés, mais réunis dans les comptes). On sait que le téléphone fut inventé pour la gestion des chemins de fer, pour la surveillance et la régulation du réseau ferré. Au point que les chemins de fer (mais les autoroutes aussi) sont doublés par un réseau parallèle, celui des télécommunications de gestion.

En un autre endroit, j’ai parlé des liens incestueux entre l’économie et la cybernétique, entre la planification et la puissance de calcul, entre la modélisation et la simulation sur ordinateur, entre la récolte statistique des données (chiffrées) et l’estimation des paramètres des fonctions.

La constitution des infrastructures de circulation, et ce depuis Rome, découle toujours de la volonté politique d’unification.

La généalogie d’internet, l’étude de son origine militaire, ne pourrait que confirmer la signification politique des grandes infrastructures.

Pourquoi la circulation des camions en masses énormes et, donc, le développement des autoroutes sont-ils structurants pour l’Europe ?

Pour résumer, on peut dire que les infrastructures combinent deux niveaux ou présentent deux faces :

Le niveau technique des appareillages ; pour le réseau électrique, par exemple, les centrales de production (thermiques, nucléaires, éoliennes, hydrauliques, etc.), les réseaux de distribution et leur maillage ainsi que les postes de contrôle, enfin les branchements terminaux (alimentation des usines, des voies ferrées, des particuliers, etc.) ;

Le niveau économique intégré au niveau technique : les différents appareils de mesure ou de transmission de l’information (le réseau électrique peut être un réseau téléphonique et supporter une interrelation internet).

Les (utilisateurs) terminaux peuvent être considérés comme des éléments d’un grand marché ou comme des marchés interconnectés (par le réseau). Un schéma économique se superpose au maillage technique ; économique & technique devenant indistincts. Les appareils (terminaux) de mesure donnent une évaluation automatique “en temps réel” de la demande, demande qui peut être confrontée, dans une salle de commande qui est également une salle de marché (reprendre l’affaire Enron), à la production plus ou moins manipulable.

Avec le réseau électrique, on a ainsi constitué un pseudo marché intégralement automatisé (aux manipulations spéculatives près : retour à la question de la spéculation sur les grains qui hantait les Physiocrates !).

L’économie électrique est un ensemble d’algorithmes de gestion du marché ainsi constitué.

Insistons : comme pour les chemins de fer (de Chandler), le réseau est envisagé comme un système économique (une bourse) dans lequel il est possible de spéculer, s’enrichir.

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Ce qui est souvent nommé « domination financière » ou « risque de la finance » n’est qu’une manière incomplète de parler de l’intégration économique des techniques en un super système de réseaux nommé marché.

On parle ainsi de l’écologie « au risque de la finance », par exemple Aurélien Bernier, Le climat otage de la finance ou comment le marché boursicote avec les droits à polluer, Mille et Une Nuits ; ou le tout récent Prédation, Nature, le nouvel eldorado de la finance, Sandrine Feydel et Christophe Bonneuil, La Découverte.

Cette critique biaisée de « la domination financière » est un marqueur de l’économisme critique (du marxisme économiste, par exemple) avec sa modération, son réformisme, son refus de critiquer l’économie elle-même. On cherche à distinguer le capitalisme de l’économie (fondamentale), puis le capitalisme financier du capitalisme industriel. Distinctions que nous refusons avec constance depuis 50 ans (sous les huées ou dans le silence de la relégation).

Cette manière trompeuse, de l’économisme critique (“hétérodoxe”), repose sur l’idée “humaniste” qu’il existerait un « bon capitalisme » (le capitalisme industriel pur des ingénieurs, l’économie fondamentale au service du peuple des besoins) menacé (ou emprisonné) par le « mauvais capitalisme » (des financiers, des agioteurs, voire des économistes).

Mais l’ingénieur peut-il ne pas être un économiste ? Nous avons, par ailleurs et depuis longtemps, critiqué cette distinction. Le financier, l’agent monétaire comptable et donc le marché, est partie intégrée de l’économico-technique. Encore une fois, c’est le dualisme réel / monétaire qu’il faudrait démonter.

- Peut-on alors dire que c’est la mesure (technique ou valeur, monétaire), le calcul qui est le terme unificateur ? Et que donc, il ne suffit pas de critiquer le capitalisme (à définir précisément) mais qu’il faut aller jusqu’à la destruction des grands systèmes technico-économiques ?

La technique, de l’ingénieur, repose sur des plans et des calculs, des mesures, des études géométriques ou autres.

Ce qui est important est que de telles mesures ignorent l’humain (sauf comme machine). Nulle intervention humaine, sauf de calcul, n’est à envisager. Les systèmes automatiques et leur pilotage automatique donnant la meilleure image de la conception du monde qui possède les ingénieurs. Ceci se transpose évidemment à l’économie (comme super système technique). Avec le rêve des marchés automatisés (le rêve de von Neumann réalisé par le Trading Haute Fréquence). Puisque l’économie repose également sur des calculs, des mesures, des optimisations, des programmations mathématiques.

La différence (entre économie et technique) est que, pour l’économie, il faut intégrer l’homme au calcul, comme facteur de production ou capital humain.

Cependant, penchant technique (ou technocrate), l’homme est vite considéré comme un objet calculable comme un autre, une sorte de nouvelle machine biochimique. L’économique repose sur la géométrisation axiomatique de l’agent économique. La domination de l’évaluation, de la comptabilisation, de la mesure, implique de rendre l’homme transparent puis inexistant, autrement que comme fonction ou comme objet.

Si nous partons du despotisme d’entreprise, de l’autorité de « ceux qui dirigent » ou de « ceux qui savent », ingénieurs, experts, gestionnaires, patrons finalement, nous voyons que ce despotisme est fondé sur la possibilité de la calculabilité intégrale (comptable ou autre), sur la possibilité de la planification et de la prévision.

Et que tout ceci, calcul et planification, implique l’obéissance, la mécanisation de « ceux qui exécutent ».

L’entreprise est “stalinienne”, même si Staline n’avait jamais existé !

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L’entreprise est « tayloriste » en un sens politique : le calcul est le noyau de l’autorité et ce calcul exige une obéissance de détail.

Maintenant, le despotisme d’entreprise (la technocratie) s’étend à la société entière, dès que cette société est envisagée comme une méga entreprise.

Nous l’avons dit, l’économie est constituée comme un système unifié, comme une super entreprise.

Une sorte de General Electric (GE) à l’échelle nationale. Le vieux truc des combinats, mais cette fois-ci jouant centralisation (des normes et des structures calculatoires) et décentralisation (canalisée). À la fin de l’ère soviétique, en Russie, vers 1960, l’idée de planification décentralisée s’était répandue. Si elle a échoué à se concrétiser en Russie, elle a donné, en Occident, le mode de la planification néolibérale par le marché. Alors le jeu centralisation décentralisation (plan, marché) a été impulsé par l’usage massif des ordinateurs, des systèmes de calculs colossaux. Mais l’ordinateur n’a rien de magique. C’est la massivité et la rapidité des calculs qu’il permet qui l’a rendu utile et nécessaire. Mais le calcul lui-même (les programmes) ne doit rien à l’ordinateur ; il lui est bien antérieur.

C’est la jonction de la calculabilité omniprésente et des machines rapides et puissantes qui a fait franchir un pas à la planification, vers plus de finesse. On connaît la plaisanterie des planificateurs (russes ou américains, à la retraite) : l’idée de planification est venue trop vite, sans les machines à calculer (computers) elle ne pouvait se réaliser.

- Comment, alors, est-il possible de calculer tout et sur tout ? De tout modéliser ? De tout unifier par des tableaux numériques ?

Voilà la grande question politique.

En un mot, la réponse se nomme colonisation, colonisation interne. Ce que Marx, imparfaitement, nommait « accumulation primitive », qui est une accumulation primitive (une conformation ou une configuration) permanente, recommencée, durable. Où tout ce qui précède et qui aurait dû être bien plus long (puisque l’économique standard ne soulève jamais cette question, tellement l’obéissance “rationnelle” est considérée comme naturelle), tout ce qui précède s’explicite. Voilà l’envers du décor ; mais l’endroit constituant de l’économie.

À la question : comment est-il possible de calculer, mesurer, compter, planifier, etc., la réponse est globale :

Par l’exercice de l’autorité discrétionnaire des chefs « savants », par le formatage comportemental (télé)commandé.

En un mot : l’économie est un système politique, de la catégorie des despotismes (plus ou moins autoritaire selon les circonstances). Il s’agit de l’extension du despotisme d’usine à l’usine universelle (social factory) ; étant bien entendu que la société entière est devenue une usine (domination de l’économie).

Chaque action économico-technique doit se penser en ces termes. Et le travail remarquable que manifeste “BOGUES” illustre dans le détail cette thèse du despotisme. Mais l’affaire grecque est tellement révélatrice du fond colonial de l’économie ! Une partie considérable de l’économie, bien que masquée (au regard extérieur), est consacrée à ce formatage adaptatif. Et comme ce formatage est souvent violent, on ne peut imaginer d’économie despotisme sans un appareil de répression ou de menace, sans un État musclé. L’histoire des États-Unis entre 1880 et 1930 est symptomatique de la violence qu’il faut exercer, plus ou moins selon les périodes. Le grand texte de Foucault sur Nietzsche, Nietzsche, la Généalogie, l’Histoire, in Hommage à Jean Hyppolite, 1971, ce texte est limpide : la rationalité, le calcul, n’est pas concevable sans un envers de violence constituante.

Étant entendu que cette violence constituante, l’accumulation primitive envisagée comme méthode disciplinaire de redressement ou la crise envisagée comme menace permanente, cette violence s’exerce en permanence, selon des milliers de formes variables selon les conjonctures, de la propagande à la police politique, le despotisme pouvant virer au fascisme lors des épisodes révolutionnaires. Ce thème est également celui de la sociologie critique de Francfort, de Benjamin à Adorno Horkheimer. Ce que nous développons peut être lu comme une sorte d’actualisation de La Dialectique de la Raison. Notons ironiquement la teneur heideggérienne du texte mythique d’Adorno Horkheimer.

Ce qui est significatif est que la science économique ne contient aucune analyse réflexive de ce formatage comportemental (on trouve par contre des études nobélisées sur l’automatisation de la discipline, de la surveillance, etc.) alors qu’elle repose intégralement sur sa postulation (comme si l’homme machinique ou géométrique, le cyborg économique, était naturel !). Pour trouver une telle analyse réflexive non technocratique pointant l’économique comme psychologie normative, il faut lire des auteurs exclus ou marginalisés. On découvre alors l’importance de la chose disciplinaire par l’effort qui est déployé pour la masquer. Le refoulé !

Nous pouvons de là sauter aux fameux « réseaux intelligents ».

Il faut d’abord les analyser dans le champ de l’unification du physique et de l’économie ; ce sont des objets hybrides. Ces réseaux (dits) intelligents se pensent en termes de systèmes de marchés automatiques, les marchés de la planification néolibérale par le marché. Et la dite “intelligence” des réseaux consiste en leur fonction de contrôle : les appareils de mesure connectés sont des automates du contrôle des comportements.

La pointe avancée de la théorie néoclassique de la planification par le marché, l’école de Toulouse (TSE) des incitations, produit l’analyse abstraite, en termes économiques, de ces réseaux.

La puissance de calcul au service de la planification (triomphe posthume de la planification soviétique) permet l’individualisation la plus extrême jointe au contrôle le plus intrusif ; l’individualisation étant une méthode de surveillance.

On voit alors, et nous finirons la dessus, que l’économie est un système de mobilisation de la puissance, un succédané des modèles militaires, un super système technique de génération de puissance (une sorte de méga centrale énergétique), une grande machine de grande puissance (la puissance de l’État, la puissance militaire des États-Unis).

Et c’est là qu’il faudrait brancher les questions énergétiques. Qui sont toujours des questions géopolitiques, indistinctement politiques, économiques, techniques.

- Peut-on, donc, lire les réseaux techniques en termes géostratégiques ?

Très simplement on peut diviser l’histoire des grands réseaux en deux périodes, deux périodes de la domination économique :

1°- La période des réseaux nationaux associés à la planification nationale, du style « soviets + électrification », le développement économique national de l’unité nationale. Et il faut appuyer sur ce « national souverainisme » qui sert de base à l’Etat providence sous schéma keynésien, le fordisme (qui est le prototype du taylorisme politique).

2°- Sur cette base maintenue, s’opèrent les (soi-disant) privatisations (transformation des anciens monopoles publics en concurrents continentaux, concurrents oligopolistiques) et la création d’un réseau encore plus vaste par l’interconnexion des réseaux nationaux (par la mise en concurrence, toujours oligopolistique, des anciens monopoles).

L’idée simpliste est d’accroître la taille du marché ; passer du marché national au grand marché européen, etc., pour « améliorer la concurrence » (on passe des monopoles aux oligopoles).

Cette seconde période, néolibérale, est celle où la superposition réseau physique / réseau immatériel (l’interconnexion des marchés) est la plus évidente.

Avec les « bourses électriques », des centres de planification, dont Enron (aux USA) a été la caricature. Car la bourse doit commander aux flux physiques, les couper si besoin, pour gérer le marché ou agioter en fabriquant des raretés artificielles, la plus vieille question du marché des grains et des accapareurs qui stockent le grain pour spéculer à la hausse.

Donc les grands réseaux néolibéraux :

Héritent de la phase nationale de planification ; La poursuivent avec une dimension supérieure, continentale, en utilisant systématiquement le mécanisme du marché, que l’économique théorique a codifié. La théorie économique des marchés financiers, ses équations et ses modèles calculables servant d’exemple généralisable.

- Pourrait-on poursuivre, en termes d’analyse critique, en examinant un ouvrage devenu célèbre, dans le monde de l’économie écologique, celui de Tim Jackson, Prosperity without Growth, Economics for a finite planet, 2009 ?

Traduit en français sous le titre modifié : Prospérité sans croissance, la transition vers une économie durable, 2010. L’ouvrage de Tim Jackson (qui sera noté TJ) est intéressant comme exemple de cette économie écologique, d’essence économique, modérée ou de compromis. Se présentant comme étant ni de la croissance ni de la décroissance, la politique réformiste de TJ est un exemple particulier d’économie alternative.

Donc encore de l’économie ! Se prétendant « meilleure économie » ! TJ est ainsi un bel ouvrage d’économie ; avec quantité de tableaux statistiques, de comptes, d’évaluations, de calculs, de programmes et de programmations (comme la fameuse « transition »).

Regardons deux chapitres essentiels.

Le chapitre 8, une macroéconomie écologique, est symptomatique.

La question est bel et bien de « modifier » l’économie pour la renforcer : le centre de l’économie, la mesure universelle pseudo-scientifique et technocratique, n’est jamais mis en cause, au contraire ! Encore moins n’est analysée la signification politique de ce gigantesque système comptable. Le retour à plus de planification, prôné par TJ, à plus de contrôle, donc, témoigne de cet aveuglement, de cette dépolitisation, du technocratisme forcené des écologistes économistes.

« En résumé, ce chapitre [le chapitre 8] avait pour objectif de montrer qu’une nouvelle théorie macroéconomique écologique est non seulement essentielle mais possible. Son point de départ doit consister en un assouplissement de l’hypothèse d’une croissance perpétuelle de la consommation, prise comme seule base possible de la stabilité, ainsi qu’en une identification précise des conditions qui définissent une économie durable. » (TJ, p. 145)

Le chapitre 11, la transition vers une économie durable, renforce l’idée que l’économie écologique (comme toute économie alternative) est encore plus « économique », est une meilleure économie, ici, certainement plus autoritaire, avec un niveau accru de surveillance, encore plus de mesures, etc.

Comme pour la décroissance, bien que TJ se prétende non décroissant (ni croissant ni décroissant), il n’est question que de rétablir des limites. Sans que cette question des limites ne soit analysée ou, simplement, différenciée entre la question économique de la rareté (ces limites-là étant le faire valoir de tout économisme) et celle de la démocratie radicale, entre une question technocratique (calculable) et la grande politique du changement de société (plutôt que la « transition » vers une meilleure économie écologique).

C’est le rétablissement des limites (tenir compte des raretés) qui définit la « transition » (vers une économie complète ou accomplie). Cette transition n’étant qu’une voie (une autoroute) économique ou technocratique pour réaliser les « objectifs », ici des objectifs de réduction – au sens politique du terme : la nouvelle colonisation, une nouvelle étape de l’extractivisme.

Il est également (en même temps) question de « réparer le modèle économique » (TJ, pp. 175-179), par exemple en réformant les comptes et la comptabilité (voir toute la question des « nouveaux indicateurs »). Ou encore de pousser la logique économique à des extrêmes (de la maximiser) en « mesurant les capabilités et l’épanouissement » (TJ, p. 180)

Ce paragraphe « mesurer l’épanouissement » étant même une caricature (irréfléchie, involontaire) de ce que peut faire l’économie !

Et les économistes « pleins de bonne volonté » !

Mais aveugles (aussi aveugles que les inspecteurs de la Croix Rouge visitant les camps de concentration modèles), incapables d’accéder à la dimension politique, despotique à autoritaire, de l’économie, d’autant plus technocrate qu’elle est « meilleure ».

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La transition vers l’économie durable (le despotisme perpétuel ?) repose sur de bons ouvrages et le bon ouvrage de technocrates (les nouveaux ingénieurs) ou d’experts savants. Son idée étant fondée totalement, bien que de manière déniée, sur la pulsion colonisatrice ou extractiviste que déploie toute économie (surtout la meilleure) elle est incapable de s’auto-critiquer, devenant rapidement un dogme religieux (de plus pour l’église économique).

La formulation d’objectifs, de programmes (de transition) semble tellement normale que la dimension politique (expertocrate) passe inaperçue. Comme pour la décroissance, la ni croissance ni décroissance de TJ est incapable de « prendre le problème par le bon bout ».

Ce « bon bout » est celui, au moins, de la démocratie radicale, de l’invention autonome, et, au mieux, celui de la révolution et de son inventivité extraordinaire.

- Est-il possible de conclure, de manière polémique, en posant la question : pourquoi peut-on dire que « sortir de l’économie » (ou que la sortie de l’économie) n’a rien à voir avec « la décroissance » ?

Les analyses critiques précédentes et, en particulier, celle de l’ouvrage de Tim Jackson, Prospérité sans croissance, ont cherché à montrer, parfois indirectement, que (évidemment !) le motif de « la sortie de l’économie » n’avait rien à voir avec l’économie, qu’elle soit alternative, sociale ou solidaire, écologique ou décroissance (décroissance qui est encore de l’économie, un programme d’experts économistes, si l’on veut est un idéalisme programmatique du style « décoloniser l’imaginaire », ce qui peut être une nouvelle « modernisation » expertocrate).

La sortie de l’économie n’a rien à voir avec une « meilleure économie », comme celle de Tim Jackson, à partir du moment où l’on peut comprendre que l’économie, sous toutes ses formes, surtout écologique, est un enrégimentement, un régime politique spécifique, bien que non étudié par les politologues et incompris des « décroissants » paralysés par leur « démocratisme ». Il ne s’agit pas de « décoloniser l’imaginaire », mais plutôt d’appeler à la lutte de libération contre le despotisme (en retrouvant l’esprit de 1793 qui n’est pas principalement écologique !). La question n’est pas celle des bons comportements (c’est ça l’économie), mais celle des nouvelles formes de vie non économiques, indifférentes à l’économie.

Pour enfoncer le clou christique, affirmons que « la question écologique » ne peut se formuler en termes en termes économiques ou para-économiques (comme la décroissance) mais doit s’exposer en termes politiques, contre le « capitalo-parlementarisme » (la démocratie au sens le plus réducteur) avec, au moins, deux principes :

Coexistence des formes de vie et non pas des territoires ; il faut découpler les formes de vie des territoires (abolition radicale de la propriété) ;

Si l’on est obligé d’en passer par de nouvelles institutions (« la démocratie véritable »), il faut que ces institutions soient flexibles et, mieux, auto-destituantes. Mais ce qui importe ici est le décalage des termes en jeu ; il s’agit de questions politiques fondamentales. Au risque de rabâcher, affirmons : l’économie n’a rien d’économique (au sens que nous avons longuement développé : rien de technico-économique) ; c’est un mode de gouvernement, un système politique (despotique), une « économie de présence » diraient les phénoménologues (comme Reiner Schürmann). Si l’on veut, l’économie est une religion politique, une religion civile. Mais penser l’économie comme religion, au sens de ce qui unifie, de ce qui attache, de ce qui fait tas, dépasse de loin ce que Serge Latouche affirme, La Décroissance, le journal de la joie de vivre, n° 121, juillet-août 2015, p. 17 :

« …Prendre conscience que l’économie est une religion. Quand nous disons que, pour parler de façon rigoureuse, nous devrions parler d’a-croissance comme on parle d’a-théisme, c’est exactement de cela qu’il s’agit. Devenir des athées de la croissance et de l’économie.

La croissance et le développement étant d’abord des croyances (comme le progrès et l’ensemble des catégories fondatrices de l’économie) avant d’être des pratiques destructrices de notre écosystème, la réalisation d’une société soutenable d’abondance frugale ou de prospérité sans croissance implique bien de décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde… »

Voilà bien des propos d’un prêtre « a-thée » ! L’idéalisme est toujours le symptôme d’une faiblesse de l’analyse. Ici, pour nous limiter à cela, c’est le thème de la religion qui est mal abordé. Comme s’il s’agissait uniquement du penser ! Alors que la religion (de) l’économie devrait être abordée en termes d’occupation militaire, en termes de disciplines policières, de ritualisations surveillées, de pratiques imposées (ce qui constitue toute religion), en termes de gouvernement despotique (pastoral dirait Foucault). Et le centre de la lutte n’est pas « la décolonisation de l’imaginaire » mais bien la lutte anti-coloniale pour l’autonomie des pratiques ou de l’agir penser indivisible. La grande offensive pour la libération des communes et (ainsi) de l’imagination constituante. Libérer la liberté de ses fixations économiques. Car la liberté des transactions ou la liberté d’entre-prendre, de piller en bande organisée donc, les dites libertés économiques ne sont que des ressorts mécaniques.

Revenons à la sortie de l’économie.

Sortie qui doit être considérée comme une lutte politique, la guerre d’indépendance contre les puissances coloniales qui « économisent » la vie.

Et, encore une fois, l’impérialisme colonial s’exprime au mieux dans la politique de la droite allemande, dans la politique de la terre brûlée pour maintenir le tribut (et la tribu), non plus les Hereros & les Namas, mais les Grecs, et de nouveau 1942 ! Pourquoi donc une certaine forme de vie, qui n’est souvent qu’un mode de vie, un mode du fonctionnel économique, pourquoi une forme de vie serait-elle rendue obligatoire et par la violence ? La démocratie ne commence-t-elle pas là où de multiples formes de vie sont possibles ?

Mais comme nous avons déjà longuement développé cette « question coloniale » (celle de l’unité du royaume par la voie économique imposée) nous pouvons revenir directement à l’économie, le centre du projet politique de la modernité libérale.

Mais nous allons revenir à l’économie et à la pensée économique, en empruntant un chemin étroit, celui de l’analyse du produit.

Posons que le thème central de l’économie est celui du produit.

Le produit social, nommé national, est une évaluation idéelle artificielle (comptable statistique) du « produit » supposé être l’objet de l’économie, comme discipline de la production (le produit étant le résultat de cette production).

Mais ce thème, immédiatement, se dédouble :

Ce qui est central est le produit ET sa répartition.

L’économiste théoricien, un vieux renard, est aussitôt écrasé par le poids des débats qui, historiquement, tissent ce thème dédoublé (produit et répartition). Il va falloir trancher à vif, Et le renard se transformer en faucon. Nous partons du produit et de sa répartition. Peut-on parler du produit sans verser dans une sorte de physiocratisme, de matérialisme physicaliste ? Il y aurait, par exemple, le produit matériel et le produit immatériel, etc. Les « produits financiers » font-ils partie du produit ? De nouveau le faucon menace d’être terrassé par la pesanteur historique des conflits, entre classiques matérialistes et néoclassiques immatérialistes, jusqu’à la nausée. Et de nouveau il faut opérer en faucon.

La double question du produit (le produit ET sa répartition) découle, historiquement, d’une double « malfaçon » (que Lordon nous pardonne).

1°. Le ET de produit ET répartition est envisagé comme une succession temporelle : d’abord produire PUIS répartir.

Vision physique de l’économie (que nous traquons depuis le début de cet entretien) que nous nommons « pensée d’ingénieur ».

Mais, razzia de faucon, cette interprétation est tout simplement fausse, comme est fausse la vision d’ingénieur (néoclassique) de l’économie.

Le produit et la production, dont s’occupe l’économique, n’est pas un tas amorphe de choses physiques (notons que produit veut simplement dire exhibé, mis au jour, la naissance) mais un mode de l’ordonnancement ou de l’organisation politique de la société. Le produit est toujours politique et se confond avec la mise en ordre, la mise en rang. Le produit est nécessairement « évalué », structuré, hiérarchisé. Et pour résumer des développements qui pourraient occuper des milliers de pages, pour reprendre une pensée de faucon, piquer et arracher, il faut dire : La production se confond avec sa répartition.

La répartition n’étant qu’une manière particulière de (re)présenter l’ordre social en sa hiérarchie.

Ordre dont la réinstitution permanente (l’accumulation primitive permanente) s’exprime en termes de produits ou de productions évaluées.

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Mais, plutôt que de gloser à l’infini, regardons les choses d’une autre manière, en envisageant la seconde malfaçon.

2°. La conception, physique matérialiste d’ingénieur, du produit repose sur l’idée (métaphysique) que ce (fameux) produit est naturel (revoilà le thème de la nature).

Retour aux physiocrates : l’économie est physio-logique, il y a des besoins naturels. Les économistes partent d’une sorte de liste des données naturelles, les besoins ou les biens (pour satisfaire les besoins), entre lesquels on peut « choisir ». Mais cette définition du « choix », c’est bien connu, est très restrictive, économiste ! Supposons alors que le « choix » ne porte pas sur des biens (des données physiques qui représentent un certain ordre politique) mais sur l’ordre lui-même (la question des formes de vie possibles). Supposons que l’on fasse entrer l’économie en démocratie, que l’on abolisse le despotisme de l’usine universelle. Et que l’on commence, pouvoir constituant, par reconfigurer l’ordre. L’ordre des productions qui est l’ordre politique (pas de technique neutre).

Pour aller très vite, supposons que l’on constitue une « planification » qui remette tout à plat (planification non économique).

Et que l’on pose alors la grande question politique : qu’est-ce que le produit ?

Visions classiques matérialistes ou néoclassiques immatérialistes (le produit est un ensemble de services) étant rejetées parce que, l’une et l’autre, sont autoritaires. L’ordre est une donnée sans alternative, sans choix, qui s’exprime par des produits imposés (on ne peut « choisir » qu’entre des produits) ; l’ordre et ses produits n’est pas le résultat d’un débat permanent.

La mise en démocratie de l’économie déconstruit la pensée économique hiérarchique, tayloriste. Par exemple, la question : les produits financiers font-ils partie du produit ? devient : accepte-t-on que de tels services continuent d’être rendus ? Et le débat démocratique qui déconstruit la structure de l’économie commence inéluctablement par la répartition, par la forme la plus visible de l’ordre, commence par remodeler la répartition, vers l’égalité, ET donc la production. Il n’existe de système (technique) de production universel qui serait « adaptable » à toutes les formes politiques (ou les formes de vie). Le système technico-économique de la production est le squelette qui tient debout le despotisme et ne tient debout que par le despotisme. Sur la base de cette microscopique introduction pourrait se déployer l’encyclopédie de la « libération ».

Les dites alternatives économiques (comme celle de Tim Jackson) restent emprisonnées dans « la cage de fer » du hiérarchique inégalitaire, ce que nous nommons taylorisme politique, avec ses bureaux d’experts. Tim Jackson parle de « la cage de fer » du consumérisme, mais ne met jamais en cause les idées économistes téléologiques de besoin et de choix.

II. RÉSUMÉ des thèmes essentiels.

Dans ces analyses il n’est pas proposé d’expertise, d’expertise de détail ou de contre-expertise. Mais un cadre général.

Un cadre généalogique qui implique toujours une analyse historique longue.

Qui replace les “événements” ou présentés tels, comme les révolutions industrielles, 1ère, 2ème ou 3ème, comme les “mutations” technologiques (l’informatisation), dans une trajectoire longue qui décrit « la révolution permanente de l’économie (du) capitalisme »… Mais sans que rien de structurel ne change.

Par exemple, “l’innovation” de la grande unification (biologie, informatique) ou la “démocratisation” portée (soi-disant) par la « production participative » ne sont que de nouvelles étapes occasionnelles vers le but politique du développement de l’économie, la machinalisation, l’automatisation de la société.

C’est parce que le but politique est invariant et ancestral, que le louvoiement de la trajectoire historique de l’économie (avec ses crises, ses ruptures) ne peut jamais être « révolutionnaire » (au sens politique).

Dès que l’on a bien compris le jeu plan / marché ou planification / démocratisation décentralisation & la mobilisation disciplinaire (le commandement des comportements) sous-jacente, donc dès que l’on voir transparaître le modèle militaire « modernisé » (ce que nous nommons taylorisme politique) alors un ensemble de discours et de pratiques s’explicite.

Pour le dire autrement : la gestion est, par définition, non démocratique, mais technocratique (et hiérarchique). Elle prend toujours une forme tayloriste, si l’on comprend bien que le taylorisme est une pensée méthode action politique.

Que l’on peut encore nommer « positivisme politique », en référence aux ingénieurs français du 19ème siècle, surtout du Second Empire : le commandement technocratique des experts, pensé comme universel, pour le bien de l’humanité (les ingénieurs sont les fonctionnaires de l’humanité, indépendants comme la BCE).

Il faut donc toujours replacer les problèmes dans le cadre analytique du despotisme.

Et, surtout, éliminer toute référence à « la démocratie ».

C’est comme conséquence de cette détermination politique, dans le cadre d’un régime autoritaire (le despotisme d’usine généralisé), que l’économie peut être pensée comme système technique ou méta technique. L’opérateur de cette définition “matérialiste” est la réduction de l’homme à une machine programmable, à un automate. Tout alors découle “naturellement”, autant que l’homme est asservi, conformé, “naturalisé”.

On comprend alors la hargne des sicaires de l’économie, lorsque la révolte, souvent une simple jacquerie, arrive. On constate la haine des gouvernants allemands face à l’imprévu grec. Il ne doit rien se passer (de non prévisible). Mais ceci n’est que la reprise de la vieille rengaine de l’unité systématique (de l’union qui fait la force !), cette fois-ci résolue au travers de l’imposition d’une structure de mesure unifiée. Ironiquement, le marxisme (exotérique ou orthodoxe) participe à ce mouvement d’unification, en se focalisant sur le travail, sur la réduction de l’homme au travail et du travail à la mesure. Le travail est un terme lourd.

Apparemment mesurable, il porte à la réduction physique de l’économie envisagée comme système productif, système de travail. Et, réciproquement, il porte à la redéfinition économique de la physique en thermodynamique. Pourquoi Lénine était-il un “fan” du taylorisme ? Peut arriver la bioéconomie, la focalisation sur l’énergie. Mais on connaît le lien entre travail et énergie (lien dans les deux sens).

Le grand œuvre de ces réductions, de ces unifications, furent les tentatives des comptabilités matière, soit en temps de travail, soit en termes énergétiques (on peut passer des unes aux autres, moyennant une définition pseudo physique des unités de mesure).

Apogée de la fusion physique économique (dénommée capitalisme industriel). Fusion qui semble permettre le calcul généralisé “sans frontières” (on passe du physique à l’économique). Qui autorise de définir l’échange économique comme un système de transferts énergétiques (Pareto et l’école italienne, le TEI tableau d’échanges interindustriels).

Où donc les calculs d’efficacité peuvent glisser du rendement (thermique) à la rentabilité (financière). Où cette rentabilité devient un « bon indicateur » de l’efficience technique, voire du rendement.

Et où, finalement, la rentabilité devient l’indicateur universel. Triomphe de la comptabilité.

Tout appareillage technique peut, alors, être considéré comme un quasi marché ou comme un capteur pour un marché, comme un élément automate de la planification.

À l’envers, le marché peut être envisagé du point de vue technique, comme un mécanisme de péage, ou du point de vue politique, comme un leurre pour obtenir l’acceptation, l’adhésion, la participation.

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QUEL EST LE VICE CACHÉ ?

L’économie se présente comme un schéma a-humain (cybernétique).

Comme une organisation technique, simplement technique, systémique et systématique.

L’homme disparaît derrière la mécanique des fluides en circulation, derrière le calcul généralisé (qui n’est que l’enregistrement de cette circulation).

L’homme disparaît comme “fluidifié”, flexibilisé ou comme géométrisé ; ce n’est plus qu’une variable pour le plan.

La machine politique sociale, l’économie, s’efface pour réapparaître dans les habits de lumière d’une machinerie technique (et apolitique).

La nécessité préliminaire, primitive, du formatage, de l’adaptation, de la modernisation (des sauvages), la rationalisation forcée des comportements, leur abstraction, la réduction de l’homme à l’état de pièce échangeable du système technique, etc., tout cela disparaît.

Jamais le système technique n’est pensé directement comme système de pouvoir.

Le commandement technocratique est légitimé au titre de l’articulation nécessaire du niveau technique et du niveau économique.

Le niveau politique (la poche droite) doit assurer la fluidité (la circulation sans entrave) du niveau technique (la poche gauche).

Et ici « fluidité » désigne l’obéissance à toutes les normes, en perpétuelle révolution.

III. Le concept de TAYLORISME POLITIQUE.

Les ingénieurs et le taylorisme politique.

Partons d’une définition critique de l’économie. L’économie est un système politique de mise en ordre.

L’organisation (économique) qui en résulte prend toujours une forme TAYLORISTE, au sens politique du taylorisme industriel généralisé à la totalité de la vie. Tout peut être calculé, évalué, comparé, etc. Un tel système quasi-militaire implique une hiérarchie : la séparation tayloriste entre « ceux qui dirigent », chefs au sens large, organisateurs, gestionnaires, experts et, même, économistes, et « ceux qui exécutent ». Partons d’une évidence : une entreprise n’est pas un “site” pour promouvoir le débat démocratique ; c’est un lieu fermé d’exercice de « l’autorité éclairée ».

Des chefs, des patrons, des directeurs donnent des ordres à exécuter. Et le règlement intérieur du lieu fermé précise bien que de tels ordres sont indiscutables. « Ceux qui exécutent » doivent obéir, sous peine « d’excommunication », d’expulsion du lieu fermé, de licenciement.

Nous avons un modèle politique simple : un système hiérarchique justifié par la compétence ou l’expertise, la proximité avec les lumières. Ce qui est, du reste, la signification précise de « hiérarchique » : le chef communie avec les lumières sacrées. Ce pourquoi, pour évacuer ce mauvais œil, une entreprise se présente toujours comme une fonction technique, où il n’est pas question de politique (et encore moins de sacré !).

Avec le postulat (le masque) : l’obéissance est fondée techniquement.

Il suffit de généraliser ce modèle, de la hiérarchie cachée et techniquement fondée, à l’ensemble de la société pour comprendre ce qu’est l’économie : une usine universelle taylorisée.

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Ce que l’on nomme science économique prétend fournir le schéma de fonctionnement (le plan) de cette usine universelle. Le terme initial est alors celui de « technique », au sens spécifique de fonction de production. Une entreprise se confond avec une technique (une fonction de production). Une technique est une combinaison de facteurs de production.

Supposons, à la manière économiste (néoclassique), une fonction à 3 facteurs : f(E, L, N).

Le terme f fonction étant la théorisation de l’entreprise.

Soit E l’énergie, L le labeur (labour) et N la nature.

Pour produire P (produit) il faut une combinaison de E (de l’énergie), de N (des éléments naturels, comme du bois) et de L (habituellement nommé travail).

Plusieurs choses sont à remarquer concernant cette (dite) fonction de production f.

1°– Elle est la généralisation d’une sorte d’équation chimique où des éléments (E, L, N) combinés sont transformés en un autre élément (P, le produit résultant).

Le premier grand théoricien néoclassique, Vilfredo Pareto (vers 1880-1920), parlait bien de l’économie comme d’un système de « transformations matérielles ».

Les néoclassiques subséquents, américains essentiellement et vers 1960, parlaient de « fonction de l’ingénieur » – mais ces économistes étaient des ingénieurs.

La fonction de production résume une vision d’ingénieur du processus global de la production.

2°– Qu’est-ce que cette fonction ? Et qu’est-ce que la mise en fonction ?

Au premier niveau est indiqué le fonctionnalisme de l’économie. Ici, spécifiquement, une vision chimico-physique du fonctionnement.

Au second niveau, plus sophistiqué, est indiquée la nécessité de la mesure commune des éléments (inputs et outputs).

Pour que la fonction ait un sens, comme équation chimique, il faut que tous les éléments (a) soient mesurables, (b) soient mesurables en une unité commune.

On retrouve alors le vieux problème de la (mesure) valeur.

Divisons les facteurs de production (inputs) en deux catégories : les produits physiques, E & N, et le travail, L.

On peut imaginer facilement l’unité commune des produits physiques, par exemple une unité d’énergie, des calories, des tonnes d’équivalent pétrole ou autre (ou même une plus complexe incluant les émissions de CO2). Mais comment “réduire” le travail humain à cette unité énergétique (calories) sans confondre « labeur » (humain) et « travail » (thermodynamique) ?

La construction d’une fonction de production ou l’analyse de l’économie en termes de fonction de production conduit à considérer l’activité humaine comme une simple opération physique, une dépense d’énergie (c’est la théorie ricardienne du “salaire réel”, théorie reprise par Marx). Tout ce qui est humain est arasé, arraisonné, transformé en élément calculable intégré à un calcul technique d’ingénieur.

Si l’on veut, l’homme est réduit à l’état de machine ou d’animal de peine.

3°– C’est donc la présence du « travail », de l’activité humaine, qui pose problème.

Comment mesurer le « travail » d’un avocat ? Comme il est difficile, voire impossible, de mesurer physiquement le travail humain (que ce soit en temps ou en chaleur), sauf à le réduire (comme Ricardo) à de la dépense énergétique pure (le fameux travail simple), on est obligé de passer par une unification monétaire des éléments, en introduisant des évaluations comptables monétaires.

Quand un avocat se rend chez le cordonnier, comment font-ils pour “troquer” leurs travaux respectifs, tout à fait incomparables ?

On sait que cette question, du passage de la mesure physique, en chaleur par exemple (c’est la canicule provoquée par tout ce travail !), à la mesure comptable monétaire a hanté les premiers économistes, en particulier les classiques anglais et Ricardo surtout, et Marx à sa suite (Marx est un ricardien).

Toute l’analyse classique et marxiste (exotérique) de la valeur cherche à trouver une sorte de « double représentation » entre les mesures physiques (évaluables en monnaie comptable) et les mesures comptables (qui seraient transcriptibles en termes énergétiques – le fameux travail incorporé : combien de travail dans une chaussure ? dans un dossier d’avocat ?)

Il est impossible de développer ici cette question si lourde du dualisme (métaphysique) entre le “réel”, au sens économiste et le “monétaire”

4°– Finalement il est posé que le monétaire comptable “transcrit” le physico-chimique.

Le monétaire décrit le matériel.

Nous retrouvons, sous cette forme théorisée, la fameuse “fusion” du technique et de l’économie.

Les comptabilités monétaires peuvent se lire comme des équations chimiques !

Ceci reposant sur une condition exceptionnellement forte, sur une hypothèse rigoureuse : que le labeur humain ne soit plus qu’un facteur fonctionnel calculable (du travail mesurable).

Nous arrivons directement au centre de l’économie : la direction autoritaire des actions, le contrôle des comportements.

Pour qu’une fonction de production ait un sens, pour que l’économie puisse être représentée par des tableaux de calcul, des organigrammes, des plans, puisse faire l’objet de programmation ou de planification, de prévision, etc., IL FAUT que les actions humaines soient uniformisées, homogénéisées, TAYLORISÉES.

L’économie des ingénieurs de production repose sur la taylorisation générale.

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Et ce taylorisme généralisé doit être envisagé comme politique, méthode de gouvernement. Remarquons, sans développer la chose, que toute l’analyse critique pourrait se faire en termes de « capital ». Au sens économique (non marxiste) le « capital » est un certain facteur de production : capital machine, capital énergie (pétrole, charbon, etc.), capital naturel ou environnemental, et, finalement, capital humain.

Tout est « capital » !

Ce qui ne veut rien dire d’autre que uniformisé ou mesuré.

Capital signifie : réduit à une ligne de compte.

Bien entendu ce « capital » (la possibilité de la mesure comptable) résulte d’une vaste campagne coloniale d’unification.

Ce que Marx nommait “accumulation primitive” et qu’il faut entendre comme mobilisation permanente ou arraisonnement, soumission de tous et de tout au calcul économique qui rend tout substituable, interchangeable et échangeable.

Ce que nous nommons, ici, taylorisme politique, pourrait se nommer totalitarisme économique (ou totalitarisme de marché).

C’est dans ce cadre totalitaire, d’une guerre coloniale à l’infini, que la question des infrastructures peut être abordée.

Le concept de taylorisme politique comme cadre d’analyse.

Plaçons-nous dans le cadre de ce taylorisme politique universalisé.

Il est question du formatage des comportements.

De la grande soumission et du grand conformisme.

De l’obéissance aux ordres des « compétents ».

Si nous nous référons au modèle militaire sous-jacent (les ingénieurs sont d’abord des ingénieurs militaires habitués à commander à « des masses de manœuvre ») nous voyons que « les agents économiques », les éléments fonctionnels, travailleurs, soldats, consommateurs (fonction cybernétique de rappel ou de fermeture des circuits), touristes (agents de la propagande bénévoles et volontaires), etc., obéissent à des commandements.

Ce qui est évident pour le travail, se généralise à la consommation obligatoire, la tâche patriotique de dépenser.

Le guidage du travail s’étend en guidage de la consommation. Des dépenses énormes sont, du reste, faites, pour ce contrôle.

Prenons l’exemple du « verdissement » des comportements.

De l’intense propagande pour « les économies d’énergie » ; « la lutte contre le réchauffement », qui concerne chacun et tous culpabilisés, pour obtenir autant de fourmis économes.

Derrière « l’économie » (les économies, au sens vulgaire de compter ses sous) se trouve toujours « l’économie », au sens systémique qui exige l’enrôlement et décrète la MOBILISATION.