Il y a le feu au parc

Bogues s’inspire de différents textes ou livres et en cite de nombreux extraits. Vous trouverez ici ces textes dans leur intégralité ainsi que de nombreux liens vers d’autres publications amies.

Publié d’abord dans le numéro 9 de la revue Rebetiko (printemps 2011), ce texte a été ressorti en brochure à l’occasion d’une manifestation à Florac (16 octobre 2014) contre le « protocole de travail » signé entre le Parc National des Cévennes et E.ON. L’occasion de rappeler quelques évidences sur la colonisation des territoires sous couvert de « préservation de la nature ».

Voici le texte:

Alors que le Parc National des Cévennes a signé début janvier 2014 un « protocole de travail » avec Eon visant clairement à leur collaboration étroite à travers une « planification concertée et un code de bonnes pratiques», nous publions un texte trouvé dans le journal Rebetiko datant du printemps 2011. Ce texte qui tente de comprendre le dispositif de pouvoir que constitue un parc garde toute sa pertinence au moment même où le PNC, après avoir été inscrit au patrimoine mondial UNESCO et avoir voté sa nouvelle charte en 2013, montre à présent toute l’ampleur managériale de sa mission.

Y ‘ a le feu au parc

Le parc national des Cévennes : un dispositif.

« On ne connaît un lieu que par connivence. La connivence enveloppe dans une complicité et la favorise. Sa sémiologie est secrète, diffuse, ambigüe, oblique. Au lieu d’extraire le lien, elle le rend intime : entre des personnes, avec les choses comme avec les bêtes, avec une tonalité ou un paysage. » François Jullien, Le pont des singes.

Le sentier file vers la crête du mont Bougés, entre deux versants de montagne jetés de part et d’autre d’une pente qui dévale. C’est ici qu’une assemblée d’inspirés camisards s’était réunie en juillet 1702 avant de descendre libérer des frères prisonniers au Pont de Montvert. Et c’est à partir de ce même versant qu’ils ont couru mettre le feu à la bâtisse qui les avait retenus. Ils ont ainsi signé la fin d’un des tortionnaires les plus redoutables de la région, indicateur de l’intendant du roi, inspecteur des missions, inspecteur des écoles et inspecteur des chemins, l’abbé du Chaila. De là toutes les Cévennes allaient s’enflammer. Des troupes de soldats envoyés par Louis XIV tentèrent sans succès de mettre la main sur des bandes de rebelles de plus en plus nombreuses qui, avec la complicité de la population, avaient su se rendre insaisissables.

Tu fais le pari que sur la ligne de cette crête, il y a encore des traces. Qu’elles sont présentes dans les maisons, les caches, la pierre, et que l’Histoire n’a pas encore totalement enfoui sous une chape de commémoration une certaine idée du conflit. Tu dis qu’ici dans les Cévennes, le geste camisard travaille toujours les cœurs. Et que s’il fallait retenir une idée des assemblées camisardes, ce ne serait pas tant la clandestinité que le désir de se rendre ingouvernables. « Ne plus s’accommoder des temps mais prendre parti » écrivait un prophète camisard.

Tu me murmures que nous devons arracher une à une les couches d’un palimpseste que la civilisation a méticuleusement posé au-dessus de ces traces : depuis la liberté de conscience jusqu’à l’aménagement du territoire en passant par le tourisme. Mais depuis quelques décennies, une lame de fond a restructuré toutes ces couches à travers une même idée crasse : la préservation de la nature. 2010 était l’année proclamée par les Nations Unies année internationale de la biodiversité, les parcs nationaux fêtaient leurs 50 ans d’existence, le PNC fêtait ses 40 ans à Floarc lors d’une rencontre internationale chapeautée par l’UNESCO et son programme Man and Biosphère : étaient invités la Guyane, la Guadeloupe, la Réunion, le Mercantour, les Écrins, les Cévennes, les Pyrénées, Port-Cros, Vanoise, les Calanques…

La pensée de l’ordre mobilise le parc, l’idée de parc, en tant que dispositif. En tant que dispositif de capture. De capture des vivants. C’est-à-dire qu’habité ou non, le parc est invariablement cet espace à la fois ouvert et fermé, réglé par une signalétique répondant aux flux des spécialistes et des touristes, un espaces auquel se greffe tel ou tel axe routier et que quadrille un ensemble de normes et de rôles justifiant autant de patrouille de surveillance. Un espace, en somme, qui mobilise tout un ensemble de savoirs, de mesures, de pratiques dont le but est d’intercepter, d’orienter, de déterminer non seulement les conduites, mais les affects des êtres. Ce dispositif implique certes le respect scrupuleux d’une somme d’interdictions (ne pas ramasser telle ou telle plante, construire selon les normes patrimoniales en vigueur, ne pas camper hors des sites prévus à cet effet, etc.) mais il intime surtout l’injonction de se présenter sous le bon angle des «paysages exceptionnels », de se former à « l’authentique », et de manager son gîte Panda avec le sourire.

Le dispositif parc se base sur une certaine esthétique qui neutralise ce qui lui résiste, non en l’anéantissant, mais en le livrant au regard de tous, grâce notamment à la promotion du patrimoine, à la préservation des sites exemplaires et à la protection des espèces. Ecomusées exposant les métiers d’autrefois comme autant de momies, lieux bien réels devenus d’intouchables cartes postales … S’il y avait une généalogie à faire de l’idée de préservation du paysage, ce serait celle d’une nature disposée comme objet de neutralisation, préparée par autant de jeux de couleurs et de mise en lumière, comme ces dispositifs qu’étaient les dioramas (panoramas animés) de Daguerre et qui faisaient fureur à Paris au milieu du XIXème siècle. Les flâneurs pouvaient entrer dans ce théâtre circulaire et visionner, comme s’ils y étaient, des paysages peints en trompe-l’oeil, des scènes agencées de mondes pittoresques. Le diorama, comme lieu clos, était voué à disparaître, mais le tourisme l’a surpassé. Si aujourd’hui un « panorama » désigne un paysage, cela démontre bien qu’une idée de la nature propre à l’art a envahi la réalité. Cette nature-là n’est plus qu’un papier peint, n’instillant dans l’oeil de celui qui la regarde que les affects propres au pathos esthétique, qui sont autant d’alibi au refoulement du conflit politique. Dans L’Education sentimentale de Flaubert, un jeune couple se promène dans la forêt de Fontainebleau pendant les massacres de Juin 1848 : « Ah! tiens!l’émeute!disait Frédéric avec une pitié dédaigneuse, toute cette agitation lui apparaissait misérable à côté de leur amour et de la nature éternelle. » Il n’est pas étonnant de voir que de cette tendance à se déplacer partout en étranger-au-monde soit née l’industrie touristique et que de Fontainebleau soient sortis les premiers guides et cartes destinées aux nouveaux pèlerins de l’Empire. Aujourd’hui, comme pour enterrer définitivement l’histoire des vaincus, Fontainebleau a postulé au titre de patrimoine mondial de l’humanité, et a fait du PNC un de ses modèle.

La nature n’est plus le lieu où l’on vit, elle est maintenant ce qui nous environne. C’est-à-dire qu’elle nous définit et nous contraint mais que nous y restons tout a fait étranger. Perçue ainsi, elle constitue l’alibi sur lequel s’appuie l’argumentation des parcs. Un rapport récent du PNC indiquait que « la gestion de la biodiversité peut permettre d’entrer dans une phase pacifiée de l’histoire des parcs nationaux. » Mais cette phase n’est pas advenue, en témoigne la méfiance latente que manifestent les habitants à l’encontre du parc, « ceux du château » comme on dit ici. Méfiance qui est arrivée à un point tel que les auteurs de ce rapport en appellent à pas moins qu’un « nouveau contrat social ». Au vu de quelques phrases trouvées au hasard d’un cahier de doléances laissé à la disposition des habitants d’une commune de Lozère et concernant la nouvelle charte du PNC, leur contrat social, c’est mal barré. « Plutôt brûler ma ferme que de la laisser au parc », « Nous avons des armes », « Le feu », « C’est pas nous qui sommes dans le parc, c’est le parc qui est chez nous ». Que les parcs nationaux français aient d’abord été implantés en Algérie et à Madagascar comme terrains d’expérimentation juridique et militaire donne quelque raison à ce sentiment diffus qu’un parc, finalement, ce n’est pas un jardin botanique, mais bien une colonie.

Tu dis que tu étais venu ici, il y a quelques années, aider des amis paysans à brûler les genêts sur une de leurs terres d’altitude. On voit encore les restes noircis de quelques pieds au milieu des pierres et de la bruyère. Pratique ancestrale et trop polémique pour qu’à présent on ne la régule par des arrêtés préfectoraux. « Ecobuage », ça fait plus propre. Parce que le feu, c’est l’incontrôlable par excellence. Comme pour un millier d’hectare en flamme dans le tout nouveau parc bling-bling de la Réunion, où c’est l’armée qui a dû intervenir au mois d’octobre dernier. Les habitants eux, dont le logis ne doit pas dépassé 81 m² selon les lois de ce parc, ont l’habitude d’être ravitaillés au sac à dos par une association caritative. « Les lois du parc c’est bon pour les oiseaux, pas pour nous » lance l’un d’eux. Une des opérations « coupe-feu » préventive qui aura dû être menée en Cévennes consistait à civiliser le paysan, c’est-à-dire le transformer en agent d’entretien du paysage, en prestataire de services labellisés. Désormais, le berger n’est plus celui qui traverse un territoire, il n’est plus le passeur de nouvelles, ni celui qui sait quelle murette s’est écroulée et qu’il faudra rebâtir, ne celui qui connaît les oiseaux non comme le naturaliste et ses appareils, mais parce qu’il les voit là, à telle ou telle saison, sous telle ou telle lumière du Causse; le berger est devenu l’exploitant responsable, le bon gestionnaire. Ce n’est pas tant son métier qui a été anéanti que son rapport au monde.

Avec un peu de mélancolie, tu racontes qu’il y a 20 ans, quand le projet de barrage de la Borie vous arrivait sur la gueule, certains savaient encore comment riposter, comment mener une lutte : s’organiser ensemble, bloquer le chantier nuit et jour, démonter les avis du projet, empêcher à tout prix les engins de commencer leur besogne. Mais tu vois aussi l’échec que cela a représenté malgré l’abandon du projet, aucun désir commun n’étant venu transcender la fin de la lutte. Et puis je te parle encore du PNC qui se prépare à intensifier son régime et de la nouvelle charte qui doit être votée au Conseil d’État en 2011. Mais nous sentons qu’à nouveau la lutte s’objective devant nos yeux, qu’elle se trouve piégée, comme si ce qui comptait c’était toujours autre chose que ce qu’on expérimente, ici et maintenant. Lutter contre, ré-agir, comme tant de fois, les étiquettes sont additionnées consciencieusement sur le tableau noir du militantisme. Volonté sans élan. Les doigts n’étreignent plus que des jouets vieillis dont il faudra se servir comme ceci ou comme cela, puis qu’il faudra ranger, toujours à l’endroit du retour à la normale.

Je pense à cet enfant sauvage, Victor de l’Aveyron, arraché à l’âge de 12 ans des forêts des monts de Lacaune en 1800 et à qui un docteur humaniste avait tenté d’inculquer de force, au nom de la civilisation, quelque chose de ce processus de retour à la normale, quelque chose de cette objectivité : « Les divers objets et leur fonction respective que je lui présentais pendant des heures finissaient toujours par lui donner de l’impatience, tellement qu’il en vint au point de les cacher, ou de les détruire. C’est ainsi qu’après avoir longtemps renfermé dans une chaise percée un jeu de quilles, qui lui avait attiré de notre part quelques importunités, il prit un jour le parti de les entasser dans le foyer, devant lequel on le trouva se chauffant avec gaieté à la flamme de ce feu de joie ». Après six ans d’efforts, le docteur note, dans un rapport jugé assez important pour l’adresser au Ministre de l’Intérieur, que Victor est incapable de généraliser, il ne parvient pas au catégoriel, il reste attaché aux particularités, à « l’émeute de sa sensibilité ». Cette sensibilité, rétive à la pondération des affects, le rendait dès lors pour la société irrécupérable.

Nous qui ne sommes pas des enfants sauvages, mais bien les enfants de cette civilisation, que voudrait dire, alors, nous rendre irrécupérables?

Contrer un dispositif c’est trouver les moyens de le comprendre et de s’en défaire. Cela implique que là où l’usage normal commence à se déglinguer, là où le dispositif ne fonctionne plus, des connivences commencent à s’affiner collectivement, à gagner en intensité, à prendre de l’ampleur. Quelque chose de cette connivence est présent dans ce que le pays Ariégeois a connu en 1830

sous le nom de « Guerre des Demoiselles » et qui s’étala sur 45 ans : des troupes d’hommes grimés en femmes et armés de faux, de bâtons, de haches et de quelques fusils de chasse, apparaissaient là où on ne les attendait pas pour harceler les grands propriétaires terriens et leurs gardes forestiers qui avaient confisqué l’usage communal des bois. S’ils ont remporté des victoires c’est qu’ils savaient reconnaître dans la forêt, non une masse de bois à gérer, mais le visage de l’univers des sorciers (masc) et des fées. Et qu’ils utilisaient ces forces non pour imiter quelque « armée de l’ombre » mais pour intensifier à travers leur combat un langage commun.

Nous marchons vers la crête, vers ce qu’on appelle ici les trois fayards, de là justement où 60 attroupés avaient lancé leur première attaque, leur première camisade. L’Office National des Forêts a coupé les arbres lors du reboisement de 1909, mais ils ont depuis repoussé.

ONF, PNC …. on ne se défait pas des instances de pouvoir sans être porteur d’une autre puissance. Une puissance n’agit et ne contamine que par le plus intime, le plus nourrissant, ce qui nous lie aux êtres, aux choses, au territoire. Ces liens ne nous sont appropriables que lorsque l’expérience dévisse de sa fonction normale, arrachée au dispositif qui la captait. Entamer les forces de ce qui nous fait face signifie donc expérimenter. Ce n’est pas là une question de bonne gestion : si on ramasse ou si on chasse, ce n’est pas pour analyser tel biotope ou réguler telle population, si on cultive ce n’est pas pour reproduire tel catalogue de variétés bio., si on retape des maisons ce n’est pas par goût du patrimoine, si on propage des gestes, ce n’est pas pour communiquer. C’est une question politique, vitale : profaner le dispositif. Rendre les usages communs.